jeudi 13 septembre 2007

« Les odeurs de la naissance »


L'origine du monde, Gustave Courbet

[1]


«Retourne aux odeurs de la naissance, » avait dit le docteur Robbins à la comtesse, « car les arômes du corps de la femme, les effluves que vous avez tenté de tuer avec vos produits chimiques totalitaires sont les odeurs vraies de la naissance, les fortes odeurs de l’essence de l’existence. Le nez qui est offensé par le chaud parfum d’une chatte est un nez qui n’est pas fait pour ce monde, et qui devrait être en train de sniffer de l’or dans les rues récurées du paradis. Le vagin empeste de vie, d’amour et de l’infini etc. O vagin ! Ton encens salé, ton musc de champignon lunaire, tes profondes vagues de miel de moule qui se brisent sur l’acier froid de la civilisation, vagin, amène nos nez vers la meule à aiguiser de l’extase, et laisse-nous mourir en sentant l’odeur dans laquelle nous sommes nés ! »


[1] Robbins, Tom (1990) Even Cowgirls Get The Blues, Bantam, New York, 384 p. 351p.

Female Chauvinist Pigs, ou les femmes machos


Female Chauvinist Pigs[1], ou les femmes machos[2]


Ariel Levy a grandi à Larchmont, New York. Elle a étudié la littérature américaine et la critique théorique à l’université de Wesleyan. Elle a travaillé brièvement pour le Planning Familial, mais a été virée au bout d’une semaine parce qu’elle ne savait pas dactylographier. Elle a été engagée tout de suite après par New York magazine. En tant que secrétaire. Et elle tape depuis. Son travail est aussi paru dans le The New York Times, The Washington Post, Vogue, Slate, Men's Journal et Blender magazines.

J’ai commencé à m’en rendre compte il y a quelques années. J’allumais la télévision et je tombais sur des strip-teaseuses en soutien-gorge microscopiques qui expliquaient comment faire jouir un homme avec une « lap dance[3] ». Je changeais de chaîne et c’était au tour de gamines en uniformes minuscules et moulants de sauter sur des trampolines. Britney Spears devenait de plus en plus populaire et de moins en moins habillée, et son corps ondulant finit par m’être tellement familier que j’avais l’impression que c’était une de mes ex.
Charlie’s Angels, le remake de la série Drôles de dames était numéro 1 dès sa sortie en 2000 et rapporta $125 million aux Etats-Unis, renouvelant l’interêt des hommes et des femmes pour les films d’action menés par des héroïnes aux longues jambes. Les costumes des stars du films, qui ne cessaient de parler de « femmes fortes » et de « empowerment » alternaient entre plusieurs style « soft porn » ; geishas masseuses, dominatrices, Heidi en bustiers alpins. (La suite, sortie en 2003, dont la périlleuse mission exigeait que les héroïnes fassent des strip-tease, rapporta $100 millions de plus aux Etats-Unis). Dans ma propre branche, les magazines, un nouveau genre porno appelé Lad Mag[4] venait d’apparaître, avec des titres comme Maxim, FHM, Stuff et faisait un carton en offrant ce que Playboy n’avait qu’occasionnellement réussi à capturer ; des stars huilées, sur le sol, les jambes écartées et vêtues de petits bouts de tissu.
Et le phénomène ne s’arrêtait pas quand j’éteignais la télévision, la radio ou fermais les magazines. Je voyais des adolescentes et des jeunes femmes – et occasionnellement des femmes libérées de 50 ans– avec des jeans coupés si bas qu’on voyait ce qu’il est commun d’appeler maintenant le décolleté des fesses[5] et des hauts miniatures que laissaient voir des implants mammaires et des nombrils piercés. Parfois, si le message était considéré trop subtil, les t-shirts exhibaient ‘Porn Star’ ou le lapin Playboy.
Des choses étranges arrivaient dans ma vie aussi. Des gens que je connaissais – des femmes que je connaissais- développaient un goût pour les bars de strip-tease (avec des strip- teasEUSES). C’était sexy et marrant, m’expliquèrent-elles. C’était libérateur et rebelle. Ma meilleure amie, qui participait à des marches Take Back The Night[6] quand on était à la fac était fascinée par les stars de porno. Elle me les montrait quand on regardait des clips musicaux, et elle regardait leurs interviews topless chez Howard Stern.[7] Quand à moi, je ne n’allais pas dans des clubs de strip-tease et je n’achetais pas de T-shirts Hustler, mais je commençais à accuser le coup quand même. Ca ne faisait que quelques années que j’avais quitté Wesleyan University, un endroit dont on pouvait presque être excluE pour l’utilisation de mots comme ‘fille au lieu de ‘femme, mais curieusement, j’avais commencé à dire ‘chick’[8]. Et comme la plupart des chicks que je connaissais, j’avais commencé à porter des strings.
Que se passait-il ? Ma mère, une masseuse de shiatsu qui avait participé à des groupes de consciousness raising[9] hebdomadaires pendant 24 ans ne possédait même pas de maquillage. Mon père, qu’elle avait rencontré dans les années soixante alors qu’ils étaient tous deux des étudiants engagés à l’université du Wisconsin était un consultant pour le Planning Familial, NARAL[10] et NOW[11]. Il y a seulement 30 ans, nos mères « brûlaient leurs soutien-gorge » et faisaient des sit-ins devant Playboy et voilà que tout d’un coup, on achetait des implants et des lapins Playboy comme symboles de notre liberation. Comment notre culture avait-elle changé si radicalement en si peu de temps ?
Les réponses que j’ai obtenues quand j’ai commencé à interviewer les hommes – et souvent les femmes qui publient des magazines comme Playboy et qui produisent des émissions comme The Man Show et Girls Gone Wild sont presque plus étonnantes que cette évolution. Cette nouvelle culture du raunch[12] ne sonne pas la fin du féminisme, me dirent-ils ; au contraire c’était la preuve que le projet féministe avait réussi. Nous avions gagné le droit de lire Playboy ; nous étions suffisamment ‘en contrôle’ pour nous faire faire une épilation totale. Les femmes avaient tellement obtenu de victoires, m’apprit-on, que nous n’avions plus besoin de nous soucier de misogynie et de réification. Il était enfin temps d’aller à la frat party[13] de notre culture pop, où les mecs s’amusaient déjà depuis des années. Si les hommes étaient des Cochons Machos qui regardaient les femmes comme des bouts de viande, alors nous les surpasserons et serons des Cochonnes Machos : des femmes qui transforment les autres femmes et elles-mêmes en objets sexuels.
Quand je demande aux lectrices et téléspectatrices ce qu’elles apprecient dans la culture raunch, j’entends les mêmes choses sur des mini-jupes ‘en contrôle’ et des strip-teaseuses féministes, etc, mais j’entends aussi autre chose. Elles veulent faire partie du « club » ; elles espèrent aavoir de l’expérience « comme un homme ». Aller dans des clubs de strip et parler de stars du porno, c’est montrer, à soi-même et aux hommes, que l’on est pas une fille coincée, ou trop fille. En plus, me disent-elles, tout ça, c’est pour rire, c’est deuxième degré. Le fait de prendre tout ça trop sérieusement ce n’est « pas cool », c’est « vieille école ».
J’ai essayé de suivre le programme, mais je n’ai jamais réussi à me convaincre. Comment le fait de ressusciter tous les stéréotypes de sexualité féminine dont le féminisme a essayé de se débarrasser peut-il être positif pour les femmes ? Par quel miracle élevons-nous notre statut en luttant pour ressembler à Pamela Anderson ? Et surtout, pourquoi l’imitation d’une strip-teaseuse ou d’une star du porno – des femmes dont le métier est, en premier lieu, d’imiter l’excitation sexuelle – nous libérerait-elle sexuellement ??
En dépit du pouvoir grandissant de l’église évangélique et de la droite conservatrice aux Etats-Unis, cette mode n’a cessé de grandir et de se radicaliser depuis le moment où j’en ai pris conscience. Une version putassière et de pacotille de la sexualité feminine est devenue tellement omniprésente qu’elle semble naturelle. Ce que l’on regardait autrefois comme une des expressions de la sexualité est à présent LA sexualité. Comme l’a dit l’ancienne star du X Traci Lords à un journaliste quelque jours avant que son autobiographie ne sorte en bonne place dans la liste des meilleures ventes en 2003, « Quand j’étais dans le porno, c’était une affaire qui se faisait dans des allées sordides. Maintenant, le porno est partout. » Les spectacles de femmes nues ont quitté les allées sordides et sont maintenant en centre scène où tout le monde – hommes comme femmes - peut les voir en plein jour. Playboy et les autres sont maintenant « curieusement acceptés par les jeunes femmes de ce monde post-féministe », pour emprunter les mots de Hugh Hefner.
Mais le fait que nous soyions « post » ne veut pas dire que nous sommes féministes. C’est un postulat répandu que de croire que parce que ma génération a eu la chance de grandir dans un monde touché par le féminisme, nous sommes tous magiquement porteurs de son esprit. Cela ne marche pas comme ça. « Grossièreté » et « libération » ne sont pas synonymes. Cela vaut la peine de se demander si ce monde paillard de seins et de cons que nous avons recréé reflète nos le chemin parcouru, ou celui qu’il reste à parcourir.


[1] « Male chauvinist pig » était l’insulte classique pour des hommes machos. « Chauvinist » veut dire misogyne. On pourrait approximativement traduire le titre par « Cochonnes machos »
[2] Levy, Ariel (2005) Female Chauvinist Pigs, Free Press, New York, 224 p.
[3] Lap dance : danse d’une strip-teaseuse nue ou se dénudant sur un homme habillé qui n’a pas le droit de la toucher.
[4] Lad Mag ; littéralement Magazine de Mec
[5] Butt cleavage
[6] Voir page …
[7] Hôte de radio très connu, qui demande à ses invitées d’être topless pendant les emissions.
[8]
[9] Voir page …
[10] The National Association for the Repeal of Abortion Laws
[11] NARAL, National Organization for Women
[12] Raunch : ce qui est cru, grossier.
[13] Frat Party ; Soirée de fraternité – les fraternités sont très populaires dans les universités américaines

Notes


Menstruation



Menstruation


Traditions

Dans les société non-industrielles, la réponse presque universelle aux règles est l’isolation. Ce n’est pas une réponse qui prend sa source dans la peur, mais bien dans la révérence pour le pouvoir sacré du sang mentruel. Dans certaines cultures indigènes, les filles sont isolées pendant plusieurs années.
Les jeunes femmes Dyack en Asie du Sud-Est passent une année dans une cabane blanche, en ne portant que des vêtements blancs et ne consommant que des aliments de la même couleur (dont on pense qu’ils garantissent une bonne santé). Pendant qu’elles sont seules, elles méditent sur leur transformation physique vers la maturité, et sur ce que la société attendra d’elles. Des femmes âgées viennent régulièrement leur rendre visite pour leur enseigner les arts et artisanats des femmes, dont les responsabilités liées à la sexualité et à l’éducation des enfants. Cela a un impact extraordinaire sur leur développement personnel.

Un des plus beaux rites d’initiation au menarche est le rite apache de la « transformation en femme ». Dans cette cérémonie solennelle, la jeune fille devient la mère apache primordiale, la « femme peinte en blanc ». Elle rejoue l’histoire de la Femme qui Change, qui enceinte du soleil donna naissance qu peuple apache. Le premier jour, elle est recouverte de pollen jaune pour symboliser la fertilité et les vieilles femmes lui apprenne ce qu’est le « feu intérieur », sa sexualité sacrée. La cérémonie dure 4 jours, en l’honneur des 4 points cardinaux. La dernière nuit, la jeune femme doit danser du crépuscule à l’aube pour le bien de son peuple. A l’aube, on lui chante ce chant :

« A présent tu entres dans le monde
Tu deviens une adulte responsable
Marche avec honneur et dignité
Sois forte !
Car tu es la mère de notre peuple
Car tu seras la mère d’une nation »2

an old Jewish custom* (a minhag in Hebrew),


Quelques sociétés considèrent que le sang menstruel est bénéfique. En Europe médiévale, on s’en servait parfois comme remède contre la lèpre. Louis XIV le tenait pour aphrodisiaque. Le sang menstruel joue un rôle dans certains rites tantriques. Chez les Aïnous du Japon, c’est un charme de chance, apportant le succès à la chasse et la prospérité. Il y est aussi utilisé comme un remède pour chasser la douleur. Il n’y a donc aucun tabou contre les relations sexuelles pendant les règles, et tout Aïnou qui verra une goutte de sang menstruel par terre s’en enduira la poitrine.
Presque partout, cependant, on considère qu’il est dangereux pour un homme de dormir avec une femme pendant ses règles. S’il le fait, il risque une contamination rituelle, ‘impuissance et diverses maladies débilitantes ou, dans certaines cultures d’Amérique du Nord, la grossesse immédiate de la femme. Il peut même être tabou de toucher ou de voir une femme ayant ses règles.
Pour les Choukchis de Sibérie, son souffle est contaminant et peut causer la noyade d’un homme en mer.

La tradition juive interdit tout contact durant les règles et exige des femmes de se laver de leur souillure dans une maison de bains rituels.
A part la prescription rigoureuse qui oblige les femmes à se laver après leurs règles, l’Islam est moins strict.
Dans quelques sociétés de chasseurs où les ressources sont rares, les tabous contre la menstruation semblent avoir évolués sous la forme d’un contrôle de la population. Ainsi les Carriers de Colombie britannique avaient l’habitude d’envoyer les jeunes filles dans des lieux sauvages dès qu’elles étaient réglées. Elles devaient demeurer dans la solitude complète pendant 4 ans et les hommes évitaient même les pistes où elles passaient, comme étant dangereuses et polluées. Mais en général, les tabous menstruels viennent sans doute de la tendance humaine à transformer tout acte qui implique un écoulement de sang en sorte de sacrement (« tabou » signifiant à la fois « sacré » et « impur »). La faculté féminine à verser régulièrement le sang de son corps inspire la crainte et même l’envie chez des peuples comme les Aruntas d’Australie. La vue d’une femme ayant ses règles peut aussi susciter la peur du vagina dentata, un puissant vagin denté et castrateur.

Parfois, ce pouvoir magique de l’écoulement sanguin est nié. La foi chrétienne fut l’une des premières à diminuer l’importance des règles. Alors même que l’Eglise faisait de l’acte symbolique de boire le sang du Christ son sacrement central, elle enseignait que le sang menstruel n’avait aucun pouvoir polluant et permettait aux femmes ayant leurs règles de participer au service religieux et d’approcher l’autel. Dans les livres de pénitence, on continua pourtant à interdire l’acte sexuel avaec une femme ayant ses règles. Les vieilles traditions prévalent dans l’orthodoxie, qui ne permet toujours pas aux femmes ayant leurs règles de communier ou de baiser les icônes.

Bien que les féministes aient défendu l’idée de célébrer le ménarque comme l’entrée dans l’âge adulte d’une jeune fille, avec une hausse visible de son statut pour compenser les inconvénients de la menstruation afin qu’elle n’essaie pas d’annuler tout le processus en restant une enfant maigrelette (peur de l’anorexie), rien n’a été fait pour doter le cycle de respect et d’éclat. On appelle les serviettes qui épongent le sang des ‘protections sanitaires’ comme si le sang était à la fois sale et dangereux. Il existe des publicités télévisées pour ces produits à présent, non parce que les fonctions féminines ne sont plus considérées honteuses ou dégoûtantes, mais parce que les revenus potentiels sont énormes.


Si vous vous croyez émancipées, goûtez donc votre sang – si l’idée vous rend malade, vous avez encore un sacré bout de chemin à parcourir.
[Germaine Greer, 1999] TWW p41


Témoignages

« Bonjour ! Je suis indienne et mes premières règles ont été très célébrées ici. En Inde, particulièrement dans le sud, le ménarque est une grande joie pour la communauté. Pendant les trois premiers jours, la jeune fille n’a le droit de ne toucher à rien dans la maison et est exemptée de tâches domestiques. On lui apporte de la nourriture qui est très riche en graisse. Après ces trois jours, toutes les femmes de la communauté sont invitées à une grande fête, où l’on habille la jeune fille en femme pour la première fois et où l’on chante des chansons sur la vie des femmes. Après le déjeuners, toutes les femmes viennent lui donner des cadeaux, en général des bijoux, et partent. A partir de ce moment-là, elle a le droit de porter une robe de femme, le sari et de se mettre le kumkum (la marque rouge sur le front), qui signifie la fémninité. La seule occasion où on ne porte plus le kumkum est quand on devient veuve. »

« Quand ma fille a eu ses premières règles l’année dernière, je lui ai offert un bouquet de roses rouges et un collier avec un pendentif représentant la lune. Mon mari et moi l’avons encouragée à inventer son propre rituel. Elle nous a emmenés dans le jardin. Elle avait un gobelet en verre rouge rempli d’eau qu’elle saupoudra de thym et nous parla du fait de grandir. Nous avons discuté et l’avons prise dans nos bras. »

« Je raconte toujours l’histoire de la célébration de mes premières règles, parce que j’ai l’impression d’être la seule à qui c’est arrivé. J’ai eu mes premières règles à 13 ans, le lendemain de Noël. Je l’ai immédiatement dit à ma mère, qui est infirmière et qui a toujours été très ouverte sur ce genre de sujets. Elle était très contente et m’a prise dans ses bras et elle m’a montré où tout se trouvait dans la salle de bains, et c’est tout. Du moins, c’est ce que je croyais. J’ai passé toute la matinée dans ma chambre à appeler mes amies, et puis ma mère m’a appelée. Elle m’avait fait un magnifique gâteau blanc pour fêter ça. Elle m’a ensuite emmenée faire des courses et nous avons acheté des « trucs de filles » ; lingerie, maquillage, nuisettes. Je pense que cette expérience a beaucoup contribué à mon attitude vis-à-vis de la sexualité, et c’est une tradition que je continuerai avec ma fille. »

Une mère dit à sa fille qu’elle pourrait faire 3 voeux pour célébrer l’arrivée de ses règles. La jeune fille souhaita :

1) aller faire des courses,

2) que sa mère ne dise pas un mot ce jour-là,

3) un steak.

Le steak était un désir controversé dans cette famille végétarienne, mais comme le dit sa mère «Manger un steak était, de la part de ma fille, la déclaration fondamentale de son nouveau pouvoir à prendre des décisions en tant qu’adulte. »

Certaines mères permettent à leurs filles de se faire percer les oreilles ce jour-là, et leur offent des boucles d’oreille serties de pierres rouges. D’autres offrent à leurs filles un livre rempli de photos de femmes de la famille, que l’on pourra transmettre à la génération suivante.



Contes de fées

L’un des rôles des contes de fées est la préparation inconsciente des enfants à des évenements de leur vie susceptibles de les choquer ou de les troubler. Au début de Blanche-Neige, une reine coud devant une fenêtre encadrée de bois d’ébène, une nuit d’hiver, et se pique le doigt. Voyant le sang sur la neige, elle le trouve si beau qu’elle fait le voeu d’avoir un enfant « aussi blanc que la neige, aussi vermeil que le sang et aussi noir de cheveux que l’ébène ». A un certain niveau, l’enfant qui écoute l’histoire assimile l’idée qu’un saignement – lors de la menstruation et plus tard, lors de la rupture de l’hymen – est nécessaire à la venue d’un bébé, y compris pour elle. La Belle au Bois Dormant est aussi un conte menstruel. Les treize fées penchées sur le berceau de la princesse correspondent aux phases du calendrier lunaire. Le sort jeté à la princesse, heureusement atténué par l’une des bonnes fées, symbolise le fait qu’une fois atteinte la puberté, elle perdra du sang et devra endurer une période d’inactivité (sexuelle) avant d’être « réveillée » par son futur époux.
Le Petit Chaperon Rouge met en garde contre les dangereux mâles prédateurs attirés par la découverte d’une toute récente maturité sexuelle (symbolisée par le rouge).

Innocence in extremis

Gaugin, La perte de la virginité

[1]


Debra Boxer est unE écrivain du New Jersey qui vit actuellement à Seattle. Elle a écrit pour Best American Erotica 2000, Nerve, Clean Sheets, Moxie, Publisher's Weekly, San Francisco Chronicle, Best American Erotica 2002, Archetypes of the Collective Unconscious et The Daily Record of New Jersey. Elle écrit de la fiction, de la poésie, des critiques de livres et des essais.

J’ai 28 ans et je suis vierge.
Les gens pensent que c’est une suite de décisions qui m’a menée là. Ils pensent que je suis une lesbienne refoulée, ou trop exigeante, ou bien accrochée à un idéal religieux. « Tu ne parles pas/ n’agis pas / n’as pas l’air d’une vierge », disent-ils. Par manque d’explications, je suis cataloguée prude ou malchanceuse. « Si c’est si difficile à croire », ai-je envie de leur dire, « imaginez comme c’est facile à vivre… »
J’ai l’impression d’être une extra-terrestre, une bizarrerie, une anomalie qui devrait habiter dans un zoo. J’ai l’impression d’être une impostrice, tout sauf une femme. Je saigne comme les autres femmes, mais je ne ressens rien comme elles, puisqu’il me manque cette expérience formatrice.
Je ne nie pas m’être attachée à mon innocence. Si elle me définit, que suis-je sans elle? D’où viendront mes envies, et qu’est-ce qui m’empêchera de devenir aussi blasée que tout le monde? J’essaye de me convaincre que l’innocence est plus un état d’esprit qu’un état physique. Que de me donner a un homme ne veut pas dire que je me perdrai dans un monde cynique. Que mon innocence ne tient pas à un bout de peau entre mes jambes.
A la fac, j’ai connu des filles qui la perdaient par impatience. A 21 ans, la virginité devenait malsaine, embarrassante - une humiliation féminine qu’elles ne voulaient plus supporter. Elles ne le disaient pas à leur partenaire. Si elles saignaient, elles disaient qu’elles avaient leurs règles. Je ne peux pas m’imaginer une chose pareille.
Des années plus tard, ces mêmes mecs trouvaient atterrant que je sois toujours vierge. « Je veux bien t’arranger ça », disaient-ils, mais je n’avais pas l'impression d’être une étagère cassée.
Je ne crois pas avoir consciemment évité le sexe. Je suis toujours sur le point de me donner entièrement. Je pense émotionnellement, j’agis d’instinct. Quand je suis attirée par quelqu’un, je ne me retiens pas. Mais il n’y a eu qu’une poignée de fois où j’en ai eu vraiment envie. A chaque fois, pour des raisons différentes, ça n’a pas marché. Je suis reconnaissante d’avoir tant appris dans mon attente - patience, force, et une certaine facilité à être seule. Savez-vous à quelle conclusion je suis arrivée? Qu’il n’y a pas d’explication concrète, et surtout, je n’en ai pas besoin. Comment j’en suis arrivée là me semble moins important qu’où je suis aujourd’hui.
Ce qui compte, c’est ça; le désir. Le cercle de mon désir s’élargit de jour en jour - il n’est plus
contenu en moi, mais il m’entoure en cercles concentriques. Le désir surmonte tout et doit être exploité à plein potentiel. C’est l’espace brûlant entre les mots. Je suis un désir inassouvi. Je flotte
au-dessus de cet espace en feu, je sens la chaleur, mais pas les flammes. Je suis une nature morte qui rêve de mouvement. Je suis une cloche qui ne peut sonner. Il existe un grand calme en moi. Un trou noir. Une grande partie de moi est morte au monde, quelque soient mes efforts pour la raviver avec des mots ou ma propre main.
J’en ai assez d’être scellée comme une tombe. Je veux être déterrée.
Je prie pour le sexe comme d’autres prient pour la salvation. Je me meurs de n’être pas physiquement ouverte et exposée. Je veux être la source du plaisir d’un homme. Je veux lui donner ce plaisir parfait. J’ai été mon propre plaisir trop longtemps.
Est-ce que je rêve de sexe? Souvent. J’ai un rêve récurrent dans lequel je ne peux pas voir des corps entiers. Mais je sais quelles parties appartiennent à mon corps. Je sais qu’elles sont à moi. Je connais, mieux que tout autre mes courbes, mes marques, mes endroits sensible. Si je ferme les yeux, je peux voir le corps de l’homme. Mince, doux, les cheveux clairs, les membres qui s’écartent et qui bougent au dessus de moi comme la mer. Une petite bouche, couleur brique s’ouvre et se referme autour d’un téton. Des yeux liquides, de la couleur du miel le plus foncé parcourent ma colonne vertébrale. La sensation d’un souffle sur mon ventre provoque la première vague d’humidité entre mes jambes. Cette réaction me fait passer du côté de l’éveil, et je sais que mon drap sera entortillé et rejeté comme par douleur. J’aurai la sensation que ma peau elle-même est un drap de feu, et j’en étoufferai presque.
Dans certaines versions du rêve, je suis au-dessus et je peux sentir mon pubis frotter contre le corps de l’homme. Chaque partie de mon corps est concentrée sur la tâche singulière de l’introduire en moi. J’essaye, et je suis si proche, mais mon destin est celui de Tantale, entouré d’eau mais incapable de boire. Dieu merci, la masturbation existe.
Depuis la moitié de ma vie, mes doigts savent exactement comment toucher ma peau. Il n’y a pas de peur ou d’hésitation. Quand je me masturbe, je suis consciente de variations de température dans mon corps. C’est entre mes jambes qu’il fait le plus chaud. L’air semble se réchauffer à l’instant où il touche ma peau, à l’instant où je l’inspire entre mes lèvres. Après coup, mes mains tremblent comme si j’avais reçu une injection de caféine. J’appuie ma paume sur la vallée entre mes seins et je sens mon coeur sur le point d’exploser. J’adore cette sensation - savoir que je suis en vie, sans limites.
Même si je n’ai jamais eu un homme en moi, j’ai eu beaucoup d’orgasmes. J’ai parlé à des filles qui non seulement n’en ont pas avec leurs partenaires, mais n’en ont pas non plus toutes seules. J’ai été choquée avant de me rendre compte d’à quel point c’était commun. Et là, je me suis sentie chanceuse. Mon premier orgasme m’avait fait peur - à 12 ans je ne m’attendais pas à une telle réaction à mon propre toucher; je pensais m’être fait mal. Mais c’était une sensation curieuse, une sensation tellement agréable que je ne pouvais pas ne pas explorer plus avant. Je me sentais presque affamée. Je me suis tellement entraînée que c’en est devenu ridiculement facile. Et ça l’est toujours.
Je ne m’attends pas à ce que ce soit aussi facile avec un homme. J’en suis venue à définir le sexe par l’affection, et non par l’orgasme. Il y a toujours ce besoin d’être tenue, embrassée, qui ne part pas à mesure que l’on apprend à marcher. On pourrait même dire qu’il s’intensifie.
J’aime être une fille. Je pense à mon corps comme étant du parfum et des muscles doux. C’est un corps imparfait, mais beau dans son énergie et dans son potentiel. J’aime regarder mes courbes dans le miroir. J’aime les sentir et admirer la manière dont elles bougent. J’aime mes hanches - deux petites montagnes protubérantes. Ou bien des pierres sacrées marquant l’entrée d’une citée secrète. Je trace la pente de ma cuisse comme si c’était un mince tronc d’arbre, et je suis émerveillée de la force et de la vulnérabilité du corps humain. Je suis aussi pleine de respect pour mon corps que pour la terre. Mes articulations sont proéminentes, comme pour marquer leur présence. Je connais bien le terrain, peut-être mieux qu’aucun homme ne le pourra jamais - la douceur tiède de l’intérieur de mes bras; le muscle dur et doux de mon biceps comme la rondeur gonflée d’un serpent qui vient d’avaler une toute petite souris; la peau sensible entre mes cuisses; le grain de beauté sur mon pubis niché à coté d’une veine comme une cité près d’une rivière sur une carte. J’ai regardé mon corps nu dans un miroir, rêvant à la première caresse de mon amant.
La masturbation est agréable, mais ne peut soutenir toute une vie sexuelle. Il manque cette affection vitale. Il ne me reste que les rituels, les techniques masturbatoires. Je me brise contre le même mur à chaque fois. Cela devient triste et ennuyeux, et n’apaise aucunement le désir d’être touchée. Je voudrais tant quitter le monologue silencieux du corps pour entrer dans un dialogue de peau, muscle et os.
Il se forme parfois de soudaines passions en moi quand je regarde un homme. Des pensées de ce que je voudrais lui faire. Je veux suivre les veines de ses poignets - bleues comme le coeur d’une flamme. Je veux lécher la dépression de son cou comme si c’était le fond d’un bol. Je veux voir la mort de ma pudeur dans ses yeux. Même si je suis gonflée d’idées romantiques, je ne suis pas naïve. Je sais que ce ne sera pas idéal. Ce sera maladroit, douloureux, humide, saignant et horrible - mais c’est ainsi que sont les naissances. C’est un acte de violence. La menace de douleur dans le plaisir, après tout, rend la séduction plus stimulante. Je veux la douleur, pour savoir que je suis vivante et réelle - pour ne laisser aucun doute sur ma transformation.
Je ne peux pas nier ma peur. C’est un désir phobique que j’ai pour le corps d’un homme. Je veux le regarder se déshabiller. Le voir se toucher. Je veux sa sauvagerie en moi - je veux toucher son corps nu et sentir sa force. Sa transpiration couler sur ma peau jusqu’à être recueillie dans les recoins de mon corps. J’imagine le rythme de notre sexe comme des mouvements de nageurs. J’imagine les mouvements de mon corps soudain renouvelés, comme si je découvrais tout d’un coup deux corps. J’imagine le son de notre sexe - une clameur de corps humide et magnifique.
Je veux le retenir en moi comme une inspiration profonde. Je veux laisser des marques de baisers sur les lames aiguisées de ses omoplates, puis autour de l’oasis de son nombril. Je veux le glisser dans ma bouche comme une première gorgée de vin, et goûter le liquide aigre-doux dans toute ma bouche avant de le faire glisser dans ma gorge. Je mettrai ma bouche près de son oreille, comme si c’était un coquillage poli pour qu’il puisse entendre la mer en moi, qui l’accueille. Je m’arrêterai pour le regarder. Je me raffermirai dans son regard, attraperai le soleil bas de sa bite entre mes cuisses blanches, et exploserai de lumière. Je le regarderai et me dirai; j’ai usé le corps de cet homme, et je l’ai bien usé.


[1] Bright, Susie (Ed.) (2000) The Best American Erotica 2000, Touchstone Books.

Betty Dodson

Ce résumé n'est pas disponible. Veuillez cliquer ici pour afficher l'article.

Portrait : Joycelyn Jones Elders




Elders a brièvement été la « ministre » de la santé sous Bill Clinton. Elle est nommée en 1993 et agace immédiatement les conservateurs en soutenant l’éducation sexuelle, la distribution de préservatifs à l’école, le droit à l’avortement et l’utilisation médicalisée de la marijuana. C’est en décembre 1994 qu’elle dira que « la masturbation fait partie de la sexualité et devrait peut-être être enseignée », ce qui poussera Clinton à demander sa démission.